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dimanche 5 août 2012

Pour solde de tout conte...

 

Je regardais des canards sauvages l'autre jour sur les bords de Seine. Je les trouvais beaux et gracieux. Majestueux même. Je me suis demandé pourquoi nous les percevions d'une façon générale comme des animaux ignobles. Pourquoi nous les méprisions. Observez. Les renvois aux canards sont toujours négatifs . On dit : marcher comme un canard lorsqu'une démarche est disgracieuse, parler comme un canard lorsqu'une voix est nasillarde et désagréable. On en fait des symboles d'indifférence à leur environnement : ça m'est passé dessus comme l'eau sur le dos d'un canard. Avoir une tête de canard  ou une bouche de canard est rarement une bonne chose. Aux canards, on préfère les cygnes, moins colorés (donc plus fades), plus sensibles (donc plus fragiles), ou même les oies sauvages (tout comme aux pigeons, on préfère les colombes).

Alors, les canards : moches, stupides, indifférents, disgracieux, imbuvables ?

Pour comprendre l'origine possible - et peut-être injustifiée ? - de ce mépris, je suis remonté jusqu'à mes premières évocations du canard, à l'école maternelle. Je me suis souvenu des contes pour enfants que me racontait ma maîtresse, et d'un conte, en particulier. Oui, vous voyez lequel.

Le conte " Le Vilain Petit Canard " a paradoxalement changé tous les canards d'Occident en des sortes de moutons noirs de la création dans l'imaginaire collectif - volatiles stupides et indignes. Puis Donald Duck a achevé le travail (merci Disney...). À force de servir de figures négatives récurrentes, les canards sont devenus eux-mêmes - oh, ironie ! - les Vilains petits canards du règne animal.

Exemple de mythe pour enfants très contreproductif je trouve.

De ce point de vue, de façon presque allégorique et inconsciente, le cygne de l'histoire est un peu aux canards ce que Jésus a été aux Juifs. Et - par voie de conséquence - les canards sont un peu devenus les Juifs du règne animal - les cygnes en étant les Chrétiens (une analyse plus poussée du Vilain Petit Canard mettrait assez vite en évidence, je pense, certains ressorts de notre attachement à Jésus).

Il y en a d'autres, des mythes contreproductifs : tous les contes et fables impliquant loup cruel et bête, renard malin, corbeau avide ou orgueilleux, cigale ou cochons feignants, etc.

Je me méfie beaucoup des contes et comptines pour enfants, pleins d'idées reçues et de dogmes simplistes, qui véhiculent une vision un peu manichéenne et cul-cul du monde : le Vilain petit canard (tu es un être exceptionnel, victime du monde méchant et cruel, ta gentille maman va venir te sauver et tu vas retrouver ta vraie communauté d'appartenance), Pierre et le loup (mentir : c'est mal), le Petit Chaperon rouge (jeune fille, l'homme est un prédateur, il y a un loup dangereux derrière chaque arbre, méfie-toi du loup qui dort jusque sous les habits de ta grand-mère), les Trois Petits Cochons (glander c'est mal, le travail c'est bien), toutes les histoires de princes et de princesses (qui rendent les femmes si malheureuses à l'âge adulte...), etc. Ça formate l'esprit à une forme de bien-pensance qui est loin d'être neutre. Ça entretient des névroses en calquant nos exigences sur des mythes fondateurs - en rendant plus difficile l'adaptation au monde réel (qui est toujours une « déception » et qu'on essaye de fuir). Ça crée des normes et une vision de l'homme bien souvent absurdes. Ça forge notre imaginaire collectif hors-contact avec le monde et ça nous fait aller dans un certain sens (mais lequel ?). Ça nous berce dans des préconçus souvent stupides (mais tyranniques).


Les contes pour enfants sont une véritable machine de propagande : ils soutiennent une morale traditionnelle et une certaine vision de l'homme. Les corpus de nos contes sont à l'Occident ce que les légendes Bibliques étaient aux Hébreux : ils sont au fondement de notre civilisation, de notre éthique, bien plus que la Bible, qu'on connaît mal, et qui a fait les frais de longues décennies d'anticléricalisme. Parce qu'ils jouissent encore d'une aura positive, ils ont encore une vraie influence sur nos enfants, tout comme ils en ont eu sur nous. Ils nous ont faits, et nous font encore.

Et ça impacte jusqu'au niveau politique, jusqu'au niveau économique et social. Nous attendons tous encore, à notre façon, un sauveur, un roi, un Prince, un ange, une maman cygne : un homme ou une femme providentiels. Nous avons tous encore en tête, quelque part, que l'homme est un loup pour l'homme : nous nous définissions a contrario - dis-moi quels sont tes canards, je te dirai quel cygne tu es. Dans la vie comme dans les contes, les gentils - les héros ! - sont forcément beaux. Les méchants sont forcément moches. - Malheur aux moches donc ! - Les trois petits cochons dorment dans chacun de nous, et nous incitent à aller travailler, sagement, tous les jours, la fleur au fusil. La cigale feignante pointe à Pôle Emploi, et vit aux crochets de la France des fourmis courageuses, qui se lèvent tôt. Nous aimons encore qu'on nous raconte de belles histoires, toutes simples, qui nous confortent dans nos peurs et nos illusions, et qu'on ne passera pas au tamis de notre esprit critique, parce qu'elles nous endorment depuis l'enfance.

Et puis au niveau écologique, ça n'a l'air de rien, mais les loups ont failli y passer complètement à cause de ce genre de conneries : ils ont aujourd'hui encore très mauvaise réputation du fait des contes populaires alors que je les trouve, eux aussi, très majestueux, gracieux et dignes.


Peut-être faudrait-il, à un moment, se pencher sur nos contes et se demander ce qu'on en tire, et ce en quoi ils sont discutables. Peut-être faudrait-il envisager, à un moment, à l'école, de les discuter. Cela permettrait de refonder nos valeurs et de forger un esprit critique - donc civique - dès l'enfance. Peut-être faudrait-il enfin véritablement solder nos contes avec les vieilles morales passées de nos aïeux pour s'élever au-delà, pour écrire notre histoire et cesser de vivre la leur.

lundi 30 juillet 2012

Que sont mes amis devenus...


  La complainte de Rutebeuf

Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
        Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
         L'amour est morte


Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
         Les emporta

Avec le temps qu'arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
         Qui n'aille à terre
 
Avec pauvreté qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre
         Au temps d'hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
         En quelle manière

Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
         Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
         L'amour est morte
 
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m'était à venir
         M'est advenu
Pauvre sens et pauvre mémoire
M'a Dieu donné, le roi de gloire
        Et pauvre rente

Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient, le vent m'évente
        L'amour est morte
Ce sont mes amis que le vent emporte
Et il ventait devant ma porte
        Les emporta.

                                   Rutebeuf, 1230-1285. 



        Le dit des Gueux de Grêve

Ribauds, vous voilà bien à point,
Les arbres dépouillent leurs branches
Et vous n'avez de robe point,
Aussi aurez-vous froid aux hanches.
Vous seriez bien dans un pourpoint,
Ou en surcot fourré aux manches !
Vous alliez en été si joint,
Et en hiver le froid vous tranche !
Vostre souliers n'ont métier d'oint :
Vous faites de vos talons planches
Les noires mouches vous ont point,
Or vous repiqueront les blanches.

Explicit.

                                    Rutebeuf, 1230-1285.




                              CXLV

Tu t'abuses, Belleau, si pour être savant,
Savant et vertueux, tu penses qu'on te prise :
Il faut (comme l'on dit) être homme d'entreprise,
Si tu veux qu'à la cour on te pousse en avant.

Ces beaux noms de vertu, ce n'est rien que du vent.
Donques, si tu es sage, embrasse la feintise,
L'ignorance, l'envie, avec la convoitise :
Par ces arts jusqu'au ciel on monte bien souvent.

La science à la table est des seigneurs prisée,
Mais en chambre, Belleau, elle sert de risée :
Garde, si tu m'en crois, d'en acquérir le bruit.

L'homme trop vertueux déplaît au populaire :
Et n'est-il pas bien fol, qui, s'efforçant de plaire,
Se mêle d'un métier que tout le monde fuit ?

                                        Joachim du Bellay, Les Regrets,  1558.

mardi 26 juin 2012

"To be, or not to be" (Nouvelle)



“To be, or not to be”

I

J’ai déjà raconté cette histoire à plusieurs reprises. La dernière fois, c’était au café, avec une ancienne camarade de lycée devenue cinéaste. Elle me dit, enthousiaste, qu’il faudrait en faire un film, que ça donnerait un court-métrage formidable. Il fut convenu que nous l’écririons ensemble. Mais nous ne nous revîmes pas. Et puis, tout à l’heure, à l’occasion d’un échange de textos, elle me glissa, mine de rien : « Je suis en train de travailler avec une amie sur la rédaction du scénario de ce qui t’est arrivé avec tes frères il y a quelques années en banlieue ». Je ne répondis pas. J’étais piqué au vif. J’avais le sentiment qu’on me volait une partie de ma vie.
J’avais déjà eu envie de raconter cet épisode sous forme de courte nouvelle, mais je n’avais jamais trouvé le temps ou l’énergie pour le faire. Je m’étais contenté le narrer à l’oral à la façon d’un conteur africain. « L’écrit peut attendre », me disais-je, « j’ai le temps ». Je suis de nature paresseuse. Je pensais que tout était bien à l’abri dans ma tête, en sécurité. Je n’imaginais pas un instant qu’un de mes amis puisse trahir ma confiance en s’appropriant mon vécu.
Son texto changea la donne.
Elle voulait me déposséder de moi et scénariser ma vie pour en faire son œuvre. Dès la lecture du message, je compris que si je voulais rester maître de mon histoire, j'allais devoir l’écrire le premier. C’est ainsi que tout commença.

II

J’ai toujours vu la littérature comme un sauf-conduit permettant de traverser les frontières et d’accéder à des mondes nouveaux. Pouvoir de l’imagination : cette « Reine du réel », comme disait Baudelaire, qui fait de nous des créateurs, à l’image de Dieu, et des voyageurs, à l’image d’Ulysse.
Instrument protéiforme, j'ai toujours conçu la littérature comme quelque chose qui protège aussi. Et depuis l’enfance, j'aime à croire que tout livre est un bouclier.
Je n’imaginais pas à quel point tout cela était vrai, jusque dans les trous les plus perdus de nos villes, jusque dans les situations les plus saugrenues.

Il y a quelques années, sous le coup de l’ennui, n’ayant plus rien à me mettre sous la dent, ou plus exactement « sous les yeux », j’ai repris mes vieux bouquins de théâtre : Molière, Cyrano, Giraudoux, Guitry, etc.
Je n’ai jamais été très théâtre. J’envisageais le genre comme la chasse-gardée d’une sorte de bohème bourgeoise coiffée de dreads-locks, avide de s’exhiber sur les planches. J’assimilais les acteurs à ces chanteurs de rue en mal d'égo qui aiment faire du bruit pour qu’on les regarde eux, reléguant le texte ou la musique qu'ils interprètent au statut de piédestal personnel. J’étais peu enthousiaste. C’est comme si le théâtre n’était pas vraiment de la littérature.
Je me mis à feuilleter les livres doucement, du début à la fin, de la fin au début, comme j’aime à le faire pendant quelques minutes avant de me lancer dans une lecture - un peu à la façon d’un général qui scrute ses troupes et le champ de bataille avant de se lancer au combat.
La disposition graphique et la forme visuelle des dialogues me rappelaient, de loin, la poésie dont je suis fou. Ce fut suffisant pour que je me lance.
Et je me suis pris au jeu.
La relecture de ces pièces, quelques années après le lycée, sans être accablé par les chaînes du devoir et la perspective de notes à venir (que j'ai toujours envisagées comme des coups de fouets par anticipation) a été particulièrement jouissive. Elle avait le goût du « je » et de la liberté. Elle m’a fait réaliser à quel point la littérature – toute forme de littérature – est d’abord oralité.
Ces textes, comme tous les autres au fond, n’avaient de sens que lus à voix haute, avec le ton, mis à l’épreuve de l'oralité. Je me sentais comme un musicien qui, après avoir lu ses partitions en silence, enfermé dans une pièce noire pendant de longues années, joue enfin de son instrument. Les mots déployaient leurs ailes, les personnages prenaient corps : ils devenaient réels, vivants. J’étais habité par d’autres que moi !
J’appliquais rapidement la méthode à la poésie, prêtant ma voix aux auteurs qui s’incarnaient en moi. Je laissais leurs vers vibrer dans ma bouche, ressentais leurs sentiments à travers leurs mots. Je prolongeais la théâtralité jusque dans les romans que je pris l’habitude de lire à voix haute, modifiant ma voix pour pouvoir être alternativement narrateur et personnage ; bon ou mauvais, homme ou femme, vieux ou enfant. J’appris à être un autre : à être tous les autres.
J’appris aussi à donner du plaisir avec ma voix. Je lisais pour autrui, avec autrui. J’appris à maîtriser mon timbre, mon phrasé, mon rythme de lecture, mon intonation.
Rapidement, j’embarquais mes frères dans ma petite aventure. Je leur proposais de lire des pièces de théâtre ensemble, en se donnant la réplique. Ils ne furent pas difficiles à convaincre.
Ils étaient curieux de nature, aimaient lire : c’était le moyen pour eux de visiter tous les grands classiques européens de façon ludique, joignant la profondeur des lectures solitaires au plaisir du partage en groupe. La lecture collective n’empêchait pas la relecture, n’en déplaise au einmal ist keinmal de Kundera. Lire ensemble ne gâchait rien.
Nous commençâmes par un grand classique shakespearien, Hamlet, achetant chacun une édition bilingue différente afin d’avoir accès à des traductions multiples, que l’on pourrait confronter les unes aux autres, et au texte original - qui est toujours resté, pour moi, d’une obscurité totale, n’ayant qu’une connaissance trop superficielle de la langue anglaise. Nous voulions avoir une idée des distorsions infligées au texte par la main des traducteurs.
L’effet était bizarre, mais très agréable, et donnait lieu à de longues conversations concernant la traduction la plus juste et la plus mélodieuse.

III

Un dimanche matin, mes frères et moi fûmes amenés à nous lever tôt pour aller à une réunion familiale chez notre père.
Mon père ne vivait plus à Paris depuis quelques années. Il avait acheté une vieille villa d’apiculteur du XVIIIe siècle en banlieue, au fin fond du Val-de-Marne, à l’orée de la forêt domaniale de Santeny.
Sa vieille maison fissurée ne ressemblait à rien : le rez-de-chaussée, en ruines, servait d’entrepôt pour de vieilles marchandises, vaisselle, tableaux. Le premier étage, réaménagé, mêlait la simplicité de la peinture blanche et du lino appliqués en coup de vent au kitch de la déco des années Trente. Le papier peint fleuri alternait avec des couleurs improbables. Et les carreaux de faïence rouges au sol s’effritaient sous nos pas.
Le hangar, qui dominait la maison, était monstrueux, avec son toit en taules, son laboratoire abandonné, ses ruches ruinées, ses meubles en bois noirs de poussières, dévorés par l’oubli.
Sur la gauche, le jardin mal entretenu, dont le mur menaçait de s’effondrer sur la rue, était parsemé de choux et de patates, réminiscences des origines rurales de mon père.
Les pavés de la cour d’honneur étaient défoncés, la plaque indiquant le nom de la villa avait été volée.
Mon père avait installé des poules, des canards, des lapins et un pigeonnier sous le hangar : la volaille allait d’un côté à l’autre de la cour, contournant les tas de gravats et de ferraille ramenés des chantiers. Tout était crotté et immonde.
La première fois que ma cousine Mélanie avait mis les pieds dans ce résidu d’édifice noble du Grand Siècle français, elle avait dit, surprise : « Oh, ça sent le Portugal ! ».
La villa était aussi délabrée et en mauvais état que mon père, qui était lui-même aussi délabré et en mauvais état que son pays, le Portugal.
Santeny, ce n’était pas chez nous. C’était chez lui. Il n’y avait pas de place pour nous là-bas. Tout le disait dans la disposition de la maison. Les placards et les meubles étaient pleins de ses affaires ou de vêtements récupérés qui ne serviraient jamais à personne. La seule pièce que l’on pouvait fermer à clé était la chambre parentale. Toutes les autres étaient des lieux de passage. Impossible d’aller dans une chambre sans passer par une autre. En guise de lien au monde, un petit poste télé dans le salon et un vieux radiophone dans la cuisine. Rien de plus. Pas de téléphone, pas d’Internet. La propriété était murée. Et la maison était parsemée de vieilleries : fusils de la Seconde Guerre Mondiale, postes radios anciens, générateurs hors d’usage, correspondance de jeunesse, collections de pipes, résidus de prospectus et de papier toilette cumulés pendant des décennies par les anciens occupants. Seul un des trois toilettes fonctionnait. Mon père s’était aménagé une salle de bain, supprimant tous les autres lavabos de la villa.
C’était la maison paternelle, plus que la maison familiale. Le reste de la famille vivait à Paris, dans le 7ème.
Nous avions l’habitude de nous réunir dans cette vieille ruine pour tous les grands évènements familiaux : cérémonies religieuses, anniversaires, Noël ou Pâques.
Mais je trouvais ces réunions très tristes. Je m’y sentais seul, et mal.
Elles étaient empreintes de cette décadence et de cette dépression dans lesquelles je sentais s’enfoncer mes parents, ma famille, et tout mon peuple depuis que j’étais petit.

IV

Ce dimanche, il s’agissait, je crois, d’un anniversaire.
Il n’y avait pas d’invités extérieurs à la famille, si bien que nous nous étions habillés comme des cochons, à l’arrache : mes frères avaient mis de vieux tee-shirts trop larges, des jeans carottes, de vieilles polaires décathlon bas-de-gamme, avec des baskets trouées. Quant à moi, j’avais opté pour le jogging bleu-marine des années quatre-vingts, et j’étais le plus mal rasé. J’avais une vraie barbe de clochard et les cheveux gras.
Nous étions engourdis. Nous avions la vingtaine. Nous ne ressemblions à rien.
C’était le « relâchement dominical », avec sa tenue d’ermite, qui n’a pas vocation à être vu des autres dans le 7ème, mais qui s’accordait assez bien avec l’aspect pitoyable de la maison de mon père qui ne nous donnait pas envie de faire d’efforts. Nous étions revêtus de l’uniforme des paumés.
Seule notre diction bourgeoise et notre vocabulaire trop précieux trahissaient le fait que nous ayons été scolarisés dans des établissements huppés. Nous prîmes soin d’embarquer nos « Hamlet » dans nos sacs à dos vides, afin de lire pendant le trajet, et nous partîmes.
Arrivés à Châtelet, nous nous rendîmes compte qu’aucun de nous n’avait pris l’argent pour acheter les billets de Transilien, comptant tous les uns sur les autres : « J’ai pas d’argent moi ! Je croyais que tu ramènerais du fric ! ».
Raclant le fond de nos poches et mutualisant nos ronds de bronze, nous avions de quoi acheter deux billets sur quatre. La fraude était notre seul recours. Nous passâmes l’oblitérateur deux par deux, en prenant soin de ne pas nous faire voir par les vigiles, et nous entrâmes dans le RER à moitié vide.
J’ai toujours aimé le RER. Il ressemble à ma vie : il traverse tous les milieux sans y rester. Il est la seule infrastructure qui lie les quartiers riches du centre parisien à la toile urbaine pauvre de la couronne où vivent les émigrés.
Alors que le train s’enfonçait doucement dans la banlieue, dans les grandes cités d’abord, puis les villages résidentiels gris-verts des grandes plaines d’Île-de-France, nous lisions Hamlet.
L’un jouait Horatio inquiet, l’autre Hamlet furieux, l’autre Ophélie avec sa voix de fillette éplorée, l’autre le Spectre grave.
Le texte nous permettait de nous extraire du balancement triste du train, de n’être pas que des vaches dans un wagon à bestiaux. Nous étions au Danemark, au Moyen Âge.
Je savourais la qualité de la langue, incantatoire. Nous ne parlions pas fort, mais les gens autour de nous, d’abord surpris et intrigués, s’efforçaient de suivre la trame de la pièce – vraiment remarquablement écrite – avec un petit sourire. Shakespeare s’invitait dans un train de banlieue par le biais de quatre frères mal habillés et mal rasés.
La représentation chuchotée dura quarante minutes, le temps du trajet, puis nous sortîmes à Boissy-Saint-Léger, nos bouquins dans nos sacs.

V

Dès que nous posâmes le pied dans la gare, nous sentîmes que l’espace n’était plus le même. Nous étions de retour en France, au XXIème siècle. L’air était plus frais, plus humide. Le paysage, mélancolique, était habillé comme nous : sans goût. C’était une gare de campagne, en milieu semi-rural : l’horizon dégagé était transpercé par la cime des arbres, émaillé de poteaux de fils électriques à haute tension, de tours HLM isolées, logements de pauvres répugnants. La gare elle-même, pourtant bien entretenue, me faisait penser à une sorte de friche industrielle. Ça n’avait pas d’âme.
Nous nous mîmes à longer le quai et à marcher vers la sortie, bavardant deux par deux. David et Pedro avançaient cinq mètres devant, parlant, agitant les bras. De temps en temps, Pedro se tournait vers nous et répétait en riant : « Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark ! ».
Jorge et moi suivions, en causant, les mains dans les poches. Nous descendîmes des escaliers qui menaient à un couloir souterrain qui permettait de traverser les voies et de remonter vers la sortie. Je me dis, en le traversant, que ce genre de couloir sombre et bas couvert d’urine dans les coins ne peut être le théâtre que de choses tragiques la nuit, comme des agressions ou de viols.

Certaines constructions sont disposées ou éclairées de telle façon qu’elles n’inspirent que de choses mauvaises. Ce sont des cages pour fauves.
Et le décor crée la bête.

Nous remontâmes. Levant la tête, nous aperçûmes les néons et le plafond propre du hall d’entrée de la gare, qui donnait sur la ville. Notre père devait nous attendre dans la voiture, dehors.
Mais alors que Pedro et David arrivaient en haut des marches, Pedro fit demi-tour en pivotant sur son pied dans la lumière claire des néons, d’un coup, et redescendit rapidement vers nous l’air très sérieux, sans s’arrêter. Il murmura : « Les flics ! », suivi immédiatement par David. Il sur-articula plusieurs fois ces deux mots sans les dire vraiment, en nous regardant dans les yeux afin d’être certain d’être bien compris. Nous le scrutions, surpris, lisant sur ses lèvres.
Jorge et moi fîmes demi-tour immédiatement sans réfléchir et nous leurs emboitâmes le pas alors qu’ils accéléraient. Tout de suite, nous entendîmes des bruits de portes métalliques et de pas lourds en haut. Des gens couraient. Ils venaient derrière nous.
Arrivés dans le couloir sombre, nous nous mîmes à courir tous, haletants, sans trop savoir où nous allions. Nous ne connaissions pas la gare. La banlieue n’était pas notre élément. Et il me vint assez vite à l’esprit que toute la gare devait être grillagée, et que nous étions faits comme des rats. Courir ne nous permettrait que de gagner du temps, mais nous finirions par être pris.
Nous allions devoir payer une amende pour la fraude.
Je sentais l’adrénaline monter.
Nous remontâmes vers le quai, courant sans savoir où aller. Nous ralentîmes par dépit. Et d’un coup, les policiers qui nous suivaient arrivèrent à notre hauteur.
Ils nous planquèrent contre le mur. Nous étions immobilisés physiquement. On nous écarta les bras, les jambes. On nous fouilla en nous disant : « Bouge pas ! ». Les agents étaient tendus et sérieux. Leurs gestes étaient rapides et précis, ne souffraient aucune contestation. Les évènements allaient si vite que nous n’avions pas le temps de penser. Juste de voir.
On nous retourna, demandant d’enlever et d’ouvrir nos sacs. Jamais nous n’avions eu à faire à la police. Nous avions l’air hagard de celui qui se fait prendre en ayant quelque chose à se reprocher mais sans trop savoir quoi. Tout cela était disproportionné. Mais nous obéîmes.
Nos vêtements pourris, notre type méditerranéen basané, le fait que nous soyons quatre jeunes en fuite, tout cela nous donnait un air louche.
Bizarrement, je n’étais pas stressé. Je trouvais tout cela si incroyable que je restais en position de spectateur. Je réfléchissais surtout à comment justifier la fraude de façon suffisamment touchante pour échapper à la prune. J’étais dégoûté à l’idée de l’argent que nous allions devoir donner.
Une femme agent fouillait mon sac tandis que d’autres s’occupaient de ceux de mes frères. Ils sortirent des pulls, nos livres d’Hamlet. La femme regarda ses collègues qui tenaient les Shakespeare de mes frères en main, me tendit le mien, l’air éberlué, et me demanda, d’un ton surpris : « C’est quoi, ça ? »
Je lui expliquai que nous avions tous acheté une version différente d’Hamlet de Shakespeare afin de pouvoir nous donner la réplique en appréciant les différences de traduction, et que nous avions profité du long trajet depuis Paris pour poursuivre nos lectures. Les policiers se regardèrent, étonnés.
Notre façon de parler et nos propos les décontenançaient.
L’un d’eux nous demanda : « Mais le matos ? Il est où le matos ? ». Nous nous regardâmes à notre tour : « Le matos ? Mais quel matos ? ». « Bah le shit ! ». Ils nous avaient pris pour des petits dealers de banlieue alors que nous n’étions que de pauvres fraudeurs. Nous lui dîmes avec une évidente sincérité : « Mais on n’en a pas ! » « On vient de Paris pour aller à un déjeuner d’anniversaire chez notre père qui vit ici. » « Mais on ne fume pas. »
Les policiers nous regardèrent. Ils regardaient nos livres l’air éberlué. Leur comportement avait commencé à changer dès qu’ils avaient vu les livres. Abandonnant le tutoiement, l’un d’eux nous demanda : « Mais pourquoi vous vous êtes enfuis ?... Redressez-vous monsieur. ».
Pedro répondit : « Bah, parce qu’on n’avait que deux tickets pour quatre. On a oublié l’argent à la maison et on a été obligés de frauder à Châtelet ». D’un coup, un même sentiment traversa le groupe d’agents qui se détendit manifestement. Ils se mirent à rire : « Ahhh ! C’est pour ça ? Mais c’est rien, ça ! »
Ils nous rendirent nos livres, nos sacs, réajustèrent nos vêtements froissés par le contrôle et commencèrent à nous mener vers la sortie, détendus. Ils nous parlaient cordialement, comme à de bons petits gars.
Pendant plusieurs minutes, je m’attendais à ce qu’ils nous collent tout de même une contravention pour non-présentation du titre de transport. Au bout d’un moment je compris qu’ils s’en moquaient. Je trouvai cela incroyable.
Lorsque nous arrivâmes en haut des marches où Pedro avait fait demi-tour quinze minutes plus tôt, les policiers contournèrent les oblitérateurs par des portes latérales qu’ils ouvrirent avec des clés spéciales. Ils les gardèrent ouvertes afin que nous puissions tous passer sans avoir à sauter par-dessus les tourniquets. Du statut de fraudeurs apeurés, nous étions passés à celui d’hôtes sympathiques.
Ils nous souhaitèrent une bonne journée en nous saluant de la main, tout sourire, de loin, alors que nous sortions de la gare. Notre père nous attendait dehors dans la voiture, de l’autre côté de la rue.
C’est ainsi que finit ma petite histoire.

VI

J’ai raconté tout ça à ma camarade cinéaste dans le cadre d’une conversation sur les frontières entre milieux sociaux. Je lui avais dit que de mon point de vue, la littérature est un passe-droit qui permet de transcender les barrières de classe.
La lecture enrichit le vocabulaire, ce qui suscite le respect. Elle ouvre de nouveaux horizons aux êtres de toutes origines, ne discrimine pas. Elle intègre et francise sans dénaturer.
Elle permet de dépasser une apparence misérable. Et à ce titre, un flic qui contrôle un groupe de jeunes habillés comme des racailles leur montrera plus de respect si lesdits jeunes ont du Shakespeare dans leurs sacs et surtout dans leurs têtes et dans leurs bouches.
C’est aussi ce passe-droit qui m’aura permis de récupérer ce qui m’appartient, c’est-à-dire mon histoire.
Une course contre la montre s’était engagée il y a trois heures. Il s’agissait pour moi de ne pas être que le personnage d’un scénario écrit par un autre, mais de rester l’auteur de ma vie, jusque sur le papier, jusqu’ici, jusqu’à vous.
Je dédie cette nouvelle à celle qui a essayé de s’en approprier le fond, et qui m’a fait accoucher de ces mots sans le vouloir.
Le défi prend fin avec le point final que je m’apprête à poser. Faisant écho à Malraux, il montre que la littérature donne des armes à qui a « assez d’idées pour qu’on puisse les lui voler sans lui nuire. »

                                                                                  Paris, le 26 juin 2012
                                                                                         A. de O. Brites

mardi 8 mai 2012

L’Enfant caméléon...

                 L’Enfant caméléon

Cet enfant est maigre et né pour la peine.
Son père, ouvrier lâche et violent,
Le bat constamment, le nourrit à peine.
Le petit Gustave est pâle, tout blanc.

Le petit garçon, toujours assez sage,
Vient de renverser par mégarde un seau.
Son père lui fait un mauvais visage :
Le petit Gustave est rouge ponceau.

Ce père cruel, d’une main trop sûre,
Se fait de le battre un barbare jeu.
Le corps de l’enfant n’est que meurtrissure :
Le petit Gustave est devenu bleu.

Pauvre créature, enfin elle est morte
Ainsi qu’une fleur au souffle de l’air,
Dans la tombe froide un jour on l’emporte :
Le petit Gustave est devenu vert.

                                     (Alphonse Allais.)

samedi 28 avril 2012

Le Lais, de François Villon...


Ma version actualisée du Lais de François Villon. Le Testament suit. Je fais les choses dans le désordre, comme ça vient. En espérant que ça puisse permettre à certains d'entrer plus facilement dans l'univers de Villon.

Fichier:Francois Villon 1489.jpg

                  LE LAIS

                       I

En mil quatr cent cinquante six,
Moi, François Villon, écolier,
Considérant, de sens rassis,
Le mors aux dents, franc au collier,
Qu'on doit ses oeuvr' examiner
Comme Végèce le raconte,
Sage Romain, grand conseiller,
Ou on s'expose à des mécomptes...

                        II



En ce temps que j'ai dit devant,
Sur le Noël, morte saison,
Que les loups s'engraissent de vent
Et qu'on se tient en sa maison,
Du fait du froid, près du tison,
J'ai entrepris de fair' sauter
La très amoureuse prison
Qui prit mon coeur pour le briser.

                        III

Je le fis de telle façon,
Voyant celle devant mes yeux
Qui provoquait ma destruction,
Sans qu'elle-même en tire un mieux ;
J'en pleure et je m'en plains aux cieux,
Et requérant d'elle vengeance
Aux dieux des pauvres amoureux
Auxquels je faisais allégeance.

                        IV

Et si j'ai pris en ma faveur
Ces doux regards et beaux semblants,
J'en ai senti l'âcre saveur,
Me transperçant jusques aux flancs
Ils vont vers moi ses pieds bien blancs
Et font défaut au grand besoin.
Il me faut faire d'autres plans
Et frapper dans un autre coin.

                       V

Les yeux de celle qui m'a pris
Et m'a été félonne et dure :
Sans que de faute j'aie commis,
Veulent - ordonnent - que j'endure
La mort, et que plus je ne dure ;
Mon seul secours serait de fuir.
Ma vie se rompt par la soudure,
Sans mes piteux regrets ouïr !

                        VI

Pour échapper à ces dangers,
Le mieux est, je crois, de partir.
Adieu ! Je m'en vais à Angers :
Puisqu'elle ne veut fair sentir
Sa grâce, ni la répartir,
Par elle je meurs, membres sains ;
En bref, je suis amant martyr
Du nombre des amoureux saints.

                        VII

Là, bien que le départ me soit
Dur, il faut bien que je m'éloigne :
Comme mon pauvre moi conçoit
Qu'elle soit d'autrui la compagne,
Jamais hareng saur de Boulogne
N'en fut plus altéré d'humeur ;
C'est pour moi piteuse besogne :
Dieu en veuille ouïr ma clameur !

                        VIII

Je vais partir, puisqu'il le faut,
De mon retour ne suis certain,
- Je ne suis homme sans défaut
Pas plus qu'un autre acier, étain :
Vivre aux humains est incertain,
Après la mort, n'y a relais ;
Je m'en vais en pays lointain -
Si établis ce présent lais.

                        IX

Premièrement, au nom du Père,
Du Fils et puis du Saint Esprit,
Et de sa très glorieuse Mère,
Par qui - grâce ! - rien ne périt,
Je laisse, de par Dieu, mon bruit
À maître Guillaume Villon,
Qui en l'honneur de son nom bruit,
Mes tentes et mon pavillon.

                        X

De même, à celle que j'ai dit,
Qui m'a si durement chassé
Que je suis de joie interdit
Et de tout mes plaisirs privé,
Je laisse mon coeur momifié,
Pâle, piteux, mort et transi :
Elle m'a ce mal procuré,
Mais Dieu lui en fasse merci !

                        XI

De même, à maître Ythier Marchant,
Auquel je me sens très tenu,
Je laisse épée d'acier tranchant
Et à maître Jean le Cornu,
Qui est en gage détenu
Pour un dépôt, sept sous comptant ;
Je veux, selon l'acte tenu,
Qu'on leur livre en le rachetant.

                        XII

De mêm, je laisse à Saint Amant
Le Cheval Blanc avec la Mule
Et à Blaru mon diamant
Et l'Âne rayé qui recule ;
Je laisse la loi qui stipule
Omnis utriusque sexus,
Contre la Carméliste bulle
Aux bons curés, pour mettre en sus.

                        XIII

Et à maître Robert Vallée
Pauvre curé en Parlement
Qui confondrait monts et vallées,
J'ordonne principalement
Qu'on lui donne rapidement
Mes braies, étant aux Trumillières,
Pour coiffer plus honnêtement
Son amie Jeanne de Millières.

                        XIV

Pour ce qui est de lieu honnête,
Faut qu'il soit mieux récompensé,
Car le Saint Esprit l'admoneste,
Vu qu'il est fou et insensé ;
Pour cela, j'ai beaucoup pensé,
Puisqu'il est fin comme une armoire,
A recouvrer sur Maupensé,
Qu'on lui cède l'Art de Mémoire.

                        XV

De même, j'assure la vie
Du dessusdit maître Robert,
(Pour Dieu ! N'y ayez point d'envie !) :
Mes parents, vendez mon haubert,
Et que l'argent, dans sa grand part,
Soit employé d'ici à Pâques,
À acheter à ce poupart
Un bureau sur la rue Saint-Jacques.

                        XVI

De même, je donne en pur don
Mes gants et ma cape de soie
À mon ami Jacques Cardon,
Le gland aussi d'un chêne en bois,
Et tous les jours un gros poulet
Ainsi qu'une oie de haute graisse,
Dix muids de vin blanc comme craie,
Et deux procès, pour qu'il n'engraisse.

                        XVII

De mêm, je laisse à ce jeune homme,
Regnier de Montigny, trois chiens ;
Aussi à Jean Raguier la somme
De cent francs, pris sur tous mes biens.
Mais quoi ? Je n'y comprends en riens
Ce que je pourrais acquérir :
L'on ne doit trop prendre des siens,
Ni trop ses bons amis quérir.

                        XVIII

De même, au Seigneur de Grigny
Laisse la garde de Nijon,
Et six chiens plus qu'à Montigny,
Bicêtre, château et donjon ;
Et à ce malotru démon,
Moutonnier, qui lui fait procès,
Laisse trois coups de mon bâton,
Et coucher dans les fers en paix.

                        XIX

De même, au Chevalier du Guet
Le Heaüme lui établis ;
Et aux piétons qui font le guet
Tâtonnant tard dans la nuit,
Je leur laisse un bien mal acquis :
La Lanterne à la Pierre au Lait.
Voire, mais j'aurai les Trois Lys,
S'ils me mènent en Châtelet.

                        XX

Et à maître Jacques Raguier
Je laisse l'Abreuvoir Popin,
Pëches, poussins au blanc manger,
Toujours le choix d'un bon lopin,
Le trou de la Pomme de Pin,
Clos et couvert, chauffant la plante
De ses pieds de dominicain,
Et qui voudra planter, si plante.

                        XXI

De même, à maître Jean Mautaint
Et maître Pierre Basanier
Le gré du seigneur qui atteint
Troubles, forfaits sans épargner ;
Et à mon procureur Fournier
Bonnets courts, bottes renforcées
Taillées chez mon vieux cordonnier
À porter pendant les gelées.

                        XXII

De même, à Jean Trouvé, boucher,
Laisse le Mouton franc et tendre,
Un martinet pour émoucher
Le Boeuf Couronné qu'on veut vendre,
Ou la Vache qu'on ne peut prendre :
Le vilain qui la charge au cou,
S'il ne la rend, qu'on puist le pendre
Ou l'assommer d'un bon gros coup !

                        XXIII

De même, à Perrenet Marchant,
Qu'on dit le Bâtard de la Barre,
Parce qu'il est un bon marchand
Laisse paille de part en part
Qu'il mettra par dessus sa terre
Pour faire l'amoureux métier,
Ou il mettra sa vie en terre
Car il ne sait d'autre métier.

                        XXIV

De même, au Loup et à Cholet
Je laisse à la fois un canard
Pris sur les murs, comme on faisait,
Derrière les fossés, sur le tard ;
Et à chacun grand manteau noir
De cordelier jusques aux pieds,
Bûche, charbon, des pois au lard,
Et mes guêtres sans avant-pieds.

                        XXV

Derechef, je laisse, en pitié,
À trois petits enfants tous nus
Nommés en ce présent traité
Pauvres orphelins mal pourvus,
Tous déchaussés, tous dépourvus,
Et dénués comme le ver ;
J'ordonne qu'ils seront pourvus
Au moins pour passer cet hiver :

                        XXVI

Premièrement Colin Laurens,
Girard Gossouin et Jean Marceau,
Privés de biens et de parents,
Qui ne valent l'anse d'un seau,
Chacun de mes biens un morceau,
Ou quatre sous, s'ils l'aiment mieux.
Ils mangeront maint bon morceau,
Les enfants, quand je serai vieux !

                        XXVII

De même, ma nomination
Que j'ai de l'Université
Je laisse par renonciation
Pour préserver d'adversité
Les pauvres clercs de la cité
Figurant dans ce contenu :
Charité m'y a incité,
Et Nature, les voyant nus.

                        XXVIII

C'est maître Guillaume Cotin
Et maître Thibaut de Vitry
Deux pauvres clercs parlant latin,
Humbles, bien chantant au lutrin :
Paisibles enfants, sans soucis,
Je veux qu'ils puissent recevoir
Le cens sur la maison Gueuldry
En attendant de mieux avoir.

                        XIX

De même et j'adjoins à la crosse
Celle de la rue Saint Anselme
Où au billard on joue et crosse,
Et tous les jours, plein pot de Seine ;
Aux pigeons qui sont à la peine
Enserrés sous trappe volière,
Mon beau miroir de taill' moyenne,
Et la grâce de la geôlière.

                        XXX

De mêm, je laisse aux hôpitaux
Mon vieux lit tissé d'araignées ;
Et aux dormants sous les étaux
Chacun sur l'œil une volée,
Trembler à face renfrognée,
Maigres, velus et morfondus,
Chausses courtes, robe rognée,
Gelés, meurtris et tout fondus.

                        XXXI

De mêm, je laisse à mon barbier
Les rognures de mes cheveux,
Pleinement et sans l'empêcher ;
Aux savetiers mes souliers vieux
Et au fripier mes habits pieux
Que quand du tout je les délaisse ;
Pour moins qu'ils ne coûtèrent neufs,
Charitablement je leur laisse.

                        XXXII

De même, je laisse aux Mendiants,
Aux Filles-Dieu et aux Béguines,
Savoureux morceaux et friands,
Chapons, flans, et grasses gelines,
Et puis prêcher les Quinzes Signes,
Et ramasser pain à deux mains.
Carmes chevauchent nos voisines,
Et tout cela, c'est pour le moins.

                        XXXIII

De mêm, je laiss' le Mortier d'or,
À Jean, l'épicier, de la Garde ;
Une potence de Saint-Mor
Pour faire un pilon à moutarde.
À celui qui fit l'avant-garde
Pour fair' sur moi graves exploits,
De par moi saint Antoine l'arde !
Il n'aura rien d'autre de moi.

                        XXXIV

De mêm, je laisse à Merebeuf
Et à Nicolas de Louviers
À chacun l'écaille d'un oeuf
Pleine de francs et d'écus vieux.
Quant au concierge de Gouvieux,
Pierre Rousseville, j'ordonne,
Pour lui donner encores mieux,
Écus tels que Prince les donne.

                        XXXV

Finalement, en écrivant,
Ce soir, tout seul, et d'humeur bonne,
Dictant ce lais et recopiant,
J'entends la cloche de Sorbonne,
Qui toujours à neuf heures sonne
L'Angélus que l'ange prédit ;
Si suspendis et mis en borne
Pour prier comme le coeur dit.

                        XXXVI

Ce faisant je m’évanouissais,
Non pas par force de vin boire,
Mon esprit était comme lié ;
Lors je sentis dame Mémoire
Répondre et mettre en son armoire
Les facultés dépendant d'elle,
Opiniative fausse et voire,
Et autres intellectuelles,

                        XXXVII

Mes facultés estimatives
Par lesquelles l'intuition vient,
Similative, formative,
Desquelles souvent il advient
Que, par leur trouble, homme devient
Fou et lunatique parfois :
Je l'ai lu, si bien m'en souvient,
En Aristote aucunes fois.

                        XXXVIII

Tout mon sensitif s'éveilla
Et excita ma Fantaisie
Qui tous organes réveilla,
Tint ma raison et mon envie
En suspens et comme amortie
Par l'oppression de l'inconscience
Qui en moi s'était épartie
Pour montrer des sens l'alliance.

                    XXXIX

Après que j'eus quelque repos,
Quand ma tête fut démêlée,
Je voulus finir mon propos ;
Mais tout' mon encre était gelée
Et mon [beau] cierge était soufflé ;
De feu je n'eusse pu trouver.
Si m'endormis, tout emmouflé
Et ne pus autrement cesser.

                       XL

Fait au temps de ladite date
Par le bon renommé Villon,
Qui ne mange figue ni datte,
Sec et noir comme un goupillon,
Il n'a tente ni pavillon
Qu'il n'ait laissé à ses amis,
Et n'a rien qu'un peu de billon
Qui sera bientôt à fin mis.

vendredi 30 mars 2012

Les vivants se sont tus...

                      Les vivants se sont tus...

Les vivants se sont tus, mais les morts m'ont parlé,
Leur silence infini m'enseigne le durable.
Loin du coeur des humains, vaniteux et troublé,
J'ai bâti ma maison pensive sur leur sable.

- Votre sommeil, ô morts déçus et sérieux,
Me jette, les yeux clos, un long regard farouche ;
Le vent de la parole emplit encor ma bouche,
L'univers fugitif s'insère dans mes yeux.

Morts austères, légers, vous ne sauriez prétendre
À toujours occuper, par vos muets soupirs,
La race des vivants, qui cherche à se défendre
Contre le temps, qu'on voit déjà se rétrécir ;

Mais mon coeur, chaque soir, vient contempler vos cendres.
Je ressemble au passé et vous à l'avenir.
On ne possède bien que ce qu'on peut attendre :
Je suis morte déjà, puisque je dois mourir...

                                               Anna de Noailles.

lundi 13 février 2012

Snif, il neige...


Poussière blanche sur Paris. La neige, c'est la coke que Dieu fait tomber de son nuage quand il sniffe.